La doctrine Monroe, de 1823 à nos jours

Énoncée par le président James Monroe le 2 décembre 1823, la doctrine Monroe interdit aux puissances européennes toute nouvelle colonisation ou intervention dans les Amériques, en échange de la non-ingérence des États-Unis en Europe. Défensive à l'origine, elle a ensuite servi à justifier l'hégémonie et les interventions américaines dans l'hémisphère occidental.

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La formule « l'Amérique aux Américains », qui résume la doctrine, ne figure pas dans le texte de 1823. Le principe n'a d'ailleurs reçu le nom de « doctrine Monroe » qu'au milieu du XIXe siècle. Sa longévité tient à sa plasticité : chaque génération de dirigeants américains l'a réinterprétée selon ses objectifs.

Le contexte de 1823

Entre 1810 et 1825, la plupart des colonies espagnoles et portugaises d'Amérique accèdent à l'indépendance. En Europe, la Sainte-Alliance des monarchies (Russie, Autriche, Prusse), à laquelle s'est jointe la France de Louis XVIII, réprime les révolutions libérales ; en 1823, une armée française rétablit le pouvoir absolu de Ferdinand VII en Espagne. On craint à Washington qu'elle aide ensuite l'Espagne à reconquérir ses colonies. Au nord-ouest du continent, un oukase russe de 1821 revendique la côte Pacifique au sud de l'Alaska.

Le ministre britannique des Affaires étrangères, George Canning, propose une déclaration commune contre toute intervention européenne. Le secrétaire d'État John Quincy Adams convainc le président James Monroe d'agir seul, pour ne pas apparaître, selon sa formule, comme « une chaloupe à la remorque du navire de guerre britannique ».

Les trois principes du message de 1823

La doctrine figure dans le message annuel du président au Congrès du 2 décembre 1823. Elle tient en trois principes :

  1. Non-colonisation : les continents américains « ne doivent plus être considérés comme des objets de colonisation future » par les puissances européennes.
  2. Non-intervention : toute tentative européenne d'étendre son système politique à l'hémisphère sera considérée comme « dangereuse pour notre paix et notre sécurité ».
  3. Abstention : en retour, les États-Unis ne se mêlent pas des affaires européennes et ne contestent pas les colonies existantes.

En 1823, les États-Unis n'ont pas les moyens militaires de faire respecter ce principe : c'est la Royal Navy britannique, intéressée au libre commerce avec l'Amérique latine, qui le garantit de fait. Washington ne réagit pas quand le Royaume-Uni occupe les Malouines en 1833.

Au XIXe siècle : de l'expansion au défi français au Mexique

En 1845, le président James K. Polk invoque la doctrine pour écarter toute influence européenne au Texas, en Oregon et en Californie, dans l'esprit de la Destinée manifeste (voir la conquête de l'Ouest). Pendant la guerre de Sécession, Napoléon III profite de la paralysie américaine pour installer au Mexique l'empereur Maximilien de Habsbourg (1864). Une fois la guerre terminée, le secrétaire d'État William Seward exige le retrait des troupes françaises, appuyé par la présence de l'armée américaine sur le Rio Grande. La France se retire en 1866-1867 et Maximilien est fusillé.

En 1895, lors d'un différend frontalier entre le Venezuela et la Guyane britannique, le secrétaire d'État Richard Olney affirme que « les États-Unis sont pratiquement souverains sur ce continent ». La guerre hispano-américaine de 1898 fait ensuite des États-Unis une puissance impériale : ils prennent Porto Rico et placent Cuba sous tutelle.

Le corollaire Roosevelt et la « politique du gros bâton »

Après le blocus du Venezuela par l'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Italie en 1902-1903 pour recouvrer des dettes, Theodore Roosevelt énonce dans son message du 6 décembre 1904 un « corollaire » : en cas de « méfaits chroniques » d'un pays de l'hémisphère, les États-Unis peuvent exercer un « pouvoir de police international ». La doctrine, conçue contre l'intervention européenne, justifie désormais l'intervention américaine.

PaysIntervention américaine
PanamaSoutien à la sécession de la Colombie (1903), zone du canal
République dominicaineContrôle des douanes (1905), occupation (1916-1924)
NicaraguaOccupation presque continue (1912-1933)
HaïtiOccupation (1915-1934)
MexiqueOccupation de Veracruz (1914), expédition contre Pancho Villa (1916-1917)

Du bon voisinage à la guerre froide

Le mémorandum Clark (1928, publié en 1930) dissocie le corollaire Roosevelt de la doctrine Monroe. Franklin D. Roosevelt proclame en 1933 la « politique de bon voisinage » et accepte, à la conférence de Montevideo, le principe de non-intervention ; les Marines quittent Haïti en 1934. Après 1945, la doctrine est multilatéralisée par le traité de Rio (1947), pacte de défense mutuelle, puis par l'Organisation des États américains (1948).

Pendant la guerre froide, l'ennemi n'est plus l'Europe mais le communisme. Les États-Unis soutiennent le renversement du président guatémaltèque Jacobo Árbenz (1954), organisent le débarquement de la baie des Cochons à Cuba (1961), invoquent la doctrine lors de la crise des missiles (1962), interviennent en République dominicaine (1965), soutiennent l'opposition au gouvernement de Salvador Allende au Chili et appuient les contras au Nicaragua dans les années 1980. Ils envahissent la Grenade (1983) et le Panama (1989).

Les usages récents du concept

Le 18 novembre 2013, devant l'Organisation des États américains, le secrétaire d'État John Kerry déclare que « l'ère de la doctrine Monroe est terminée ». Le concept revient pourtant dans le discours officiel : en 2019, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton l'invoque à propos de la crise vénézuélienne. La stratégie de sécurité nationale publiée par l'administration de Donald Trump en décembre 2025 annonce un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, visant à empêcher des puissances extérieures, au premier rang desquelles la Chine, de contrôler des positions stratégiques dans l'hémisphère. Le 3 janvier 2026, une opération militaire américaine à Caracas capture le président vénézuélien Nicolás Maduro, transféré aux États-Unis pour y être jugé. En Amérique latine, la doctrine Monroe reste associée à l'ingérence et à l'hégémonie de Washington.

Chronologie

DateÉvénement
2 décembre 1823Message de James Monroe au Congrès
1845Réaffirmation par James K. Polk
1864-1867Intervention française au Mexique, retrait sous pression américaine
1895Crise vénézuélienne, déclaration d'Olney
6 décembre 1904Corollaire Roosevelt
1915-1934Occupation d'Haïti
1933Politique de bon voisinage
1947-1948Traité de Rio et création de l'OEA
Octobre 1962Crise des missiles de Cuba
1983 et 1989Invasions de la Grenade et du Panama
18 novembre 2013John Kerry déclare la doctrine révolue
Décembre 2025« Corollaire Trump » dans la stratégie de sécurité nationale
3 janvier 2026Capture de Nicolás Maduro à Caracas

Questions fréquentes

Que dit la doctrine Monroe en résumé ?

Que les Amériques ne sont plus ouvertes à la colonisation européenne, que toute intervention européenne dans l'hémisphère sera considérée comme une menace pour les États-Unis, et que ceux-ci, en retour, ne s'ingéreront pas dans les affaires de l'Europe.

Qui a rédigé la doctrine Monroe ?

Elle a été formulée en grande partie par le secrétaire d'État John Quincy Adams, et prononcée par le président James Monroe dans son message annuel au Congrès de 1823.

Qu'est-ce que le corollaire Roosevelt ?

L'ajout de Theodore Roosevelt en 1904, qui autorise les États-Unis à intervenir dans les pays d'Amérique latine instables ou insolvables pour prévenir une intervention européenne. Il a justifié plusieurs occupations militaires jusqu'aux années 1930.

La doctrine Monroe a-t-elle visé la France ?

Oui, notamment lors de l'intervention de Napoléon III au Mexique (1861-1867), à laquelle les États-Unis se sont opposés une fois la guerre de Sécession terminée.

Sources