Beloved de Toni Morrison, la mémoire hantée de l'esclavage
Beloved (1987) de Toni Morrison se déroule en 1873 dans une maison de l'Ohio hantée par le fantôme d'un bébé : celui de la fille que Sethe, esclave évadée du Kentucky, a tuée dix-huit ans plus tôt pour lui épargner la servitude. Inspiré d'une affaire réelle, prix Pulitzer 1988, c'est l'un des grands romans américains de la fin du XXe siècle.
Fiche du roman
- Autrice
- Toni Morrison (1931-2019), née à Lorain (Ohio), prix Nobel de littérature 1993
- Parution
- Beloved, Alfred A. Knopf, septembre 1987 ; prix Pulitzer de la fiction 1988
- Traduction française
- Hortense Chabrier et Sylviane Rué (Christian Bourgois, 1989), titre conservé
- Cadre
- Le 124 Bluestone Road, près de Cincinnati (Ohio), en 1873 ; retours en arrière à la plantation Sweet Home (Kentucky) dans les années 1850
- Dédicace
- « Soixante millions et plus », en mémoire des Africains morts dans la traite
Résumé sans spoiler
En 1873, Sethe vit avec sa fille Denver, 18 ans, dans une maison isolée à la sortie de Cincinnati. Ses deux fils ont fui la maison, hantée par un esprit qui casse la vaisselle et fait trembler les murs ; Baby Suggs, la belle-mère de Sethe, est morte. Un jour arrive Paul D, l'un des hommes de Sweet Home, la plantation du Kentucky où Sethe et lui ont été esclaves. Il chasse le fantôme et s'installe.
Peu après, une jeune femme inconnue, trempée, sortie de l'eau, s'assoit devant la maison. Elle dit s'appeler Beloved. Sethe et Denver la recueillent. Sa présence réveille des souvenirs que Sethe s'efforce depuis des années de tenir à distance. Le roman reconstitue par fragments, d'un personnage à l'autre, ce qui s'est passé à Sweet Home et dans les jours qui ont suivi l'évasion.
Attention : la suite révèle toute l'intrigue, y compris la fin.
Résumé complet
À Sweet Home, la mort de M. Garner, maître relativement clément, livre la plantation à son beau-frère, surnommé « le maître d'école », qui mesure les esclaves comme des animaux et laisse ses neveux voler le lait de Sethe, alors enceinte. En 1855, Sethe envoie ses trois enfants en avant, s'enfuit seule, accouche de Denver en chemin avec l'aide d'une jeune Blanche, Amy Denver, et franchit l'Ohio. Elle rejoint Baby Suggs, dont la liberté a été achetée par son fils Halle, le mari de Sethe, qui n'a jamais reparu. Vingt-huit jours plus tard, le maître d'école arrive avec un shérif pour la reprendre en vertu de la loi sur les esclaves fugitifs. Sethe se réfugie dans la remise et tranche la gorge de sa fille aînée, encore bébé, avant d'être arrêtée en tentant de tuer ses autres enfants. Sur la tombe, elle n'a pu faire graver qu'un seul mot : Beloved.
Paul D, informé de ce passé par Stamp Paid, quitte la maison. Sethe acquiert la certitude que Beloved est sa fille revenue, et s'enferme avec elle dans un huis clos où la jeune femme exige toujours plus, jusqu'à épuiser sa mère. Denver, pour sauver la famille, sort enfin chercher du travail et de l'aide. Une trentaine de femmes du voisinage viennent chasser l'apparition par leurs chants. Au même moment arrive M. Bodwin, l'abolitionniste blanc qui loge la famille ; Sethe le prend pour le maître d'école et se jette sur lui avec un pic à glace, retenue par Denver et les femmes. Beloved disparaît. Paul D revient auprès de Sethe, prostrée, et tente de la convaincre qu'elle vaut quelque chose par elle-même.
Les personnages principaux
- Sethe : mère d'une volonté farouche, dont l'amour a pris la forme d'un geste impardonnable.
- Beloved : la revenante, enfant morte ou figure de toutes les victimes de la traite selon les lectures.
- Denver : fille de Sethe, isolée, qui devient le personnage du passage vers l'avenir.
- Paul D : ancien esclave de Sweet Home, marqué par le bagne de Géorgie.
- Baby Suggs : prédicatrice laïque qui prêchait aux anciens esclaves l'amour de leur propre corps, brisée par le drame.
- Stamp Paid : passeur du chemin de fer clandestin.
Thèmes
La mémoire : Morrison parle de « rememory », un souvenir si fort qu'il existe hors de la personne qui l'a vécu. La maternité sous l'esclavage : une mère esclave n'a aucun droit sur ses enfants ; le geste de Sethe pose la question de ce qu'est une mère libre. Le corps : cicatrices de fouet, lait volé, mors de fer racontent la dépossession. La communauté : son abandon de Sethe, puis son retour, encadrent le roman. Le récit fragmenté : la vérité n'apparaît que par éclats, comme pour les survivants eux-mêmes.
Le contexte historique américain
Le roman s'inspire de l'histoire de Margaret Garner, esclave du Kentucky qui s'enfuit en janvier 1856 en traversant l'Ohio gelé avec sa famille. Rattrapée près de Cincinnati, elle tue sa fille de deux ans plutôt que de la voir reconduite en esclavage. Son procès oppose le droit fédéral, qui la traite en propriété à restituer, et l'Ohio, qui veut la juger pour meurtre ; elle est finalement renvoyée dans le Sud. Morrison avait découvert l'affaire dans un article de journal de l'époque en préparant The Black Book (1974), anthologie de l'histoire afro-américaine.
L'Ohio, État libre, faisait face au Kentucky esclavagiste : la rivière marquait la frontière que des milliers de fugitifs tentèrent de franchir grâce au réseau du chemin de fer clandestin (voir Cincinnati et l'Ohio). Le présent du récit, 1873, est celui de la Reconstruction, après la guerre de Sécession et le 13e amendement abolissant l'esclavage : les anciens esclaves sont libres, mais hantés par ce qu'ils ont subi. Voir l'esclavage aux États-Unis et sa suite, le mouvement des droits civiques.
Réception et influence
En janvier 1988, quand le livre manque le National Book Award, quarante-huit écrivains noirs publient une lettre dans le New York Times Book Review pour dénoncer l'absence de reconnaissance de Morrison ; le Pulitzer suit quelques mois plus tard. En 2006, une enquête du même journal auprès de plus d'une centaine d'écrivains et critiques désigne Beloved meilleure œuvre de fiction américaine des vingt-cinq années précédentes. Le roman est étudié dans les universités du monde entier ; il figure aussi parmi les livres régulièrement contestés dans les écoles américaines pour ses scènes de violence et de sexualité. Le prix Nobel de 1993 a consacré Morrison, première femme noire à le recevoir.
L'adaptation de 1998
Oprah Winfrey, qui avait acheté les droits dès 1987, produit le film de Jonathan Demme et y joue Sethe, aux côtés de Danny Glover (Paul D), Thandiwe Newton (Beloved) et Kimberly Elise (Denver). Fidèle mais long (près de trois heures), le film reçoit des critiques partagées et échoue au box-office, loin de couvrir son budget. Il n'a pas été tourné d'autre adaptation.
Pourquoi le lire
Pour l'une des œuvres les plus puissantes sur l'esclavage et ses traumatismes, écrite par une lauréate du prix Nobel. Le roman montre ce que les archives ne disent pas : la vie intérieure des esclaves et de leurs descendants.
Questions fréquentes
Beloved est-il inspiré d'une histoire vraie ?
Oui : celle de Margaret Garner, esclave évadée du Kentucky qui tua sa fille en 1856 pour qu'elle ne retourne pas en esclavage. Morrison a librement réinventé les personnages et la suite.
Beloved est-elle vraiment un fantôme ?
Le roman laisse plusieurs lectures possibles : l'enfant morte réincarnée, une jeune femme ayant elle-même fui une captivité, ou une figure collective des victimes de la traite, comme le suggère la dédicace.
Le livre est-il difficile à lire ?
Sa chronologie éclatée et ses changements de point de vue demandent de l'attention, surtout dans les premiers chapitres. Les pièces du puzzle se mettent en place au fil de la lecture.
Que lire d'autre de Toni Morrison ?
L'Œil le plus bleu (1970), son premier roman, Sula (1973) et Le Chant de Salomon (1977), qui l'avait fait connaître du grand public.
Retour au dossier littérature américaine. À lire aussi : La Case de l'oncle Tom, écrite cent trente-cinq ans plus tôt et dont l'héroïne franchit le même fleuve frontière.