Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, la société qui brûlait les livres
Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury imagine une Amérique future où les pompiers ne combattent plus les incendies mais brûlent les livres, interdits, pendant que la population s'abrutit devant des écrans muraux. Le pompier Guy Montag finit par se révolter. Écrit en pleine guerre froide, ce court roman est devenu la grande fable américaine sur la censure et la culture de masse.
Fiche du roman
- Auteur
- Ray Bradbury (1920-2012), né à Waukegan (Illinois), installé à Los Angeles
- Parution
- Ballantine Books, octobre 1953, à partir de la nouvelle The Fireman parue dans Galaxy Science Fiction en 1951
- Traduction française
- Henri Robillot (Denoël, collection « Présence du futur », 1955), révisée par Jacques Chambon pour les éditions ultérieures ; le titre est conservé
- Cadre
- Une ville américaine sans nom, dans un futur indéterminé, au bord d'une guerre atomique
- Titre
- 451 degrés Fahrenheit (environ 233 °C), présenté comme la température à laquelle le papier s'enflamme
Résumé sans spoiler
« It was a pleasure to burn » : la première phrase donne le ton. Guy Montag est pompier ; dans son monde, les maisons sont ininflammables et les pompiers sont chargés de brûler les livres découverts sur dénonciation, avec la maison qui les abrite. Il aime son métier, jusqu'au soir où il rencontre sa jeune voisine, Clarisse McClellan, qui se promène à pied, regarde la lune et lui demande s'il est heureux.
La question l'ébranle. Sa femme, Mildred, passe ses journées devant les « murs » de télévision du salon et s'endort avec des écouteurs-coquillages dans les oreilles. Montag commence à voir le vide de sa vie, et il cache chez lui des livres qu'il a dérobés pendant les interventions. Le capitaine Beatty, son chef, semble deviner son trouble. Le roman se divise en trois parties.
Attention : la suite révèle toute l'intrigue, y compris la fin.
Résumé complet
Mildred fait une overdose de somnifères ; des techniciens la « réparent » sans émotion. Clarisse disparaît, sans doute tuée par une voiture. Lors d'une intervention, une vieille femme refuse de quitter sa maison et se laisse brûler avec ses livres. Montag se fait porter malade ; Beatty vient lui expliquer comment la société a d'elle-même renoncé aux livres, par goût de la vitesse, du divertissement et pour ne froisser aucune minorité, l'État n'ayant fait qu'achever le mouvement.
Montag contacte Faber, ancien professeur de lettres, qui lui confie un émetteur à glisser dans l'oreille pour le guider. Exaspéré, il lit un poème aux amies de Mildred, qui s'en trouvent bouleversées. Mildred le dénonce : l'alerte suivante conduit la caserne chez lui. Sommé de brûler sa propre maison, Montag retourne le lance-flammes contre Beatty, qu'il tue, puis s'enfuit, poursuivi par le Limier mécanique, chien-robot tueur, sous l'œil des caméras de télévision qui transmettent la chasse en direct. Il traverse le fleuve et rejoint une communauté de vagabonds, anciens intellectuels menés par Granger, qui apprennent par cœur chacun un livre pour le transmettre. La guerre éclate : des bombardiers rasent la ville. Les hommes-livres remontent vers les ruines pour reconstruire ; Montag se souvient de passages de l'Ecclésiaste.
Les personnages principaux
- Guy Montag : pompier qui passe de l'obéissance à la révolte.
- Clarisse McClellan : adolescente curieuse, déclencheur de son éveil.
- Mildred Montag : épouse anesthésiée par les écrans et les médicaments.
- Le capitaine Beatty : chef cultivé, qui cite les livres pour mieux les condamner.
- Faber : vieux professeur, lâche par prudence, qui retrouve le courage.
- Granger : chef des hommes-livres, voix de l'espoir.
Thèmes
La censure : elle n'est pas d'abord imposée d'en haut, mais acceptée par une population qui préfère le confort. Les écrans : Bradbury voyait dans la télévision, alors en pleine diffusion dans les foyers, une menace pour la lecture et la vie intérieure. La mémoire : les hommes-livres font de chaque individu une bibliothèque vivante. Le bonheur : la société promet le divertissement permanent et produit l'ennui, le suicide et la violence gratuite.
Le contexte historique américain
Le roman paraît au plus fort du maccarthysme : commissions d'enquête sur les activités « antiaméricaines », listes noires à Hollywood, retrait de livres jugés subversifs des bibliothèques des centres culturels américains à l'étranger en 1953. Il porte aussi le souvenir des autodafés nazis de mai 1933, montrés aux actualités, et la peur d'une guerre nucléaire entre les États-Unis et l'URSS, qui venait d'acquérir la bombe atomique (voir la guerre froide). La télévision, encore rare en 1948, équipe la majorité des foyers américains au milieu des années 1950 : les « murs » de Mildred extrapolent cette révolution.
Bradbury écrit la première version au sous-sol de la bibliothèque Powell de l'université de Californie à Los Angeles (UCLA), sur une machine à écrire louée dix cents la demi-heure ; elle lui coûte un peu moins de dix dollars. Autodidacte, il disait avoir fait ses études dans les bibliothèques publiques. Voir aussi l'histoire de la télévision américaine et la Californie.
Réception et influence
Le livre est bien accueilli et assure la notoriété de Bradbury au-delà des lecteurs de science-fiction, après les Chroniques martiennes (1950). Ironie de l'histoire, son éditeur a longtemps diffusé dans les écoles une version expurgée de jurons et d'allusions jugées choquantes, sans que l'auteur s'en aperçoive ; il fit rétablir le texte intégral à la fin des années 1970. Le roman est lui-même parfois contesté dans des écoles. Avec 1984 et Le Meilleur des mondes, il forme le trio des dystopies les plus lues. Le titre a inspiré le documentaire de Michael Moore Fahrenheit 9/11 (2004), au grand mécontentement de Bradbury, et le code d'erreur HTTP 451, qui signale un contenu bloqué pour raisons légales.
Les adaptations
François Truffaut tourne en 1966 en Angleterre son seul film en langue anglaise, avec Oskar Werner (Montag) et Julie Christie dans le double rôle de Clarisse et de Linda (le prénom donné à l'épouse). Le générique est dit, et non écrit, puisque l'écrit est banni ; la fin, dans la neige, montre les hommes-livres récitant en marchant. Le tournage, difficile, est raconté dans le journal de Truffaut. En 2018, HBO diffuse un téléfilm de Ramin Bahrani avec Michael B. Jordan et Michael Shannon, qui transpose l'histoire à l'ère d'Internet, avec un accueil mitigé. Bradbury avait aussi tiré du roman une pièce de théâtre.
Pourquoi le lire
Pour une dystopie courte et prenante, dont les questions sur les écrans, la censure et l'attention n'ont pas vieilli. Elle complète utilement 1984 par un regard proprement américain sur la culture de masse.
Questions fréquentes
Le papier brûle-t-il vraiment à 451 °F ?
C'est un ordre de grandeur : la température d'auto-inflammation du papier varie selon sa composition, entre environ 220 et 250 °C. Bradbury avait obtenu le chiffre en interrogeant les pompiers.
Le livre parle-t-il de censure ou de télévision ?
Des deux. Bradbury a insisté, à la fin de sa vie, sur la télévision et le divertissement qui détournent de la lecture ; le livre montre une censure d'État rendue possible par le désintérêt du public.
Que deviennent les livres à la fin ?
Ils survivent dans la mémoire des hommes-livres, chacun ayant appris un ouvrage par cœur, en attendant de pouvoir les réimprimer.
Quel lien avec Moby Dick ?
Bradbury a écrit, en 1954, le scénario du Moby Dick de John Huston, sorti en 1956.
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