Les Raisins de la colère, l'exode des Joad vers la Californie

Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, 1939) de John Steinbeck suit les Joad, métayers de l'Oklahoma chassés de leur terre par la sécheresse et les banques, sur la Route 66 jusqu'aux vergers de Californie, où les attendent la misère et l'exploitation. Prix Pulitzer 1940, c'est le grand roman de la Grande Dépression.

Mis à jour le

Fiche du roman

Auteur
John Steinbeck (1902-1968), né à Salinas (Californie), prix Nobel de littérature 1962
Parution
The Grapes of Wrath, Viking Press, 14 avril 1939 ; prix Pulitzer 1940
Traduction française
Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau (Gallimard, 1947)
Cadre
Oklahoma (région de Sallisaw), Route 66, vallées agricoles de Californie, vers 1936-1938
Structure
30 chapitres alternant récit de la famille Joad et courts chapitres « intercalaires » sur l'exode collectif

Résumé sans spoiler

Tom Joad sort de la prison de McAlester en liberté conditionnelle après quatre ans pour un homicide commis lors d'une bagarre. Sur le chemin de la ferme familiale, il croise Jim Casy, un ancien prédicateur qui a perdu la foi. La ferme est vide : comme des milliers de métayers, les Joad ont été expulsés, les tracteurs envoyés par les banques rasant les maisons pour cultiver en grand une terre épuisée par la poussière.

Attirée par des prospectus promettant du travail pour tous dans les vergers de Californie, la famille, douze personnes et Casy, entasse ses biens dans un vieux camion Hudson et prend la Route 66. Le voyage est rythmé par les pannes, les deuils, les rencontres avec d'autres migrants, et la découverte progressive que la terre promise ne veut pas d'eux.

Attention : la suite révèle toute l'intrigue, y compris la fin.

Résumé complet

Le grand-père meurt dès la première nuit ; la grand-mère, pendant la traversée du désert de Mojave. Noah, le fils aîné, reste au bord du Colorado ; Connie, le mari de Rose of Sharon, enceinte, abandonne la famille. En Californie, les Joad découvrent les « Hoovervilles », bidonvilles harcelés par les shérifs, puis un camp géré par le gouvernement fédéral, propre et autogéré, qui leur rend leur dignité, mais où il n'y a pas de travail.

Embauchés comme cueilleurs de pêches dans un domaine gardé, ils servent sans le savoir à briser une grève menée par Casy, qui est tué à coups de manche de pioche par des miliciens. Tom tue l'agresseur et doit se cacher. Avant de partir, il explique à sa mère qu'il sera désormais partout où des hommes se battent pour manger et pour leurs droits. La famille, réfugiée dans un wagon de marchandises pendant la saison des cueillettes de coton, est surprise par les pluies et les inondations. Rose of Sharon accouche d'un enfant mort-né. Dans une grange où ils ont trouvé refuge, elle allaite un homme qui meurt de faim : c'est la dernière image du roman.

Les personnages principaux

  • Tom Joad : fils impulsif, qui passe de l'individualisme à la conscience collective.
  • Ma Joad : pilier de la famille, qui en devient le véritable chef à mesure que le père perd pied.
  • Jim Casy : ancien pasteur, porte-parole d'une spiritualité fondée sur la solidarité humaine.
  • Rose of Sharon : sœur de Tom, d'abord égoïste et rêveuse, transformée par l'épreuve.
  • Pa Joad, l'oncle John, Al, Ruthie et Winfield : le reste de la famille, chacun réagissant différemment à la chute.

Thèmes

Du « je » au « nous » : les chapitres intercalaires montrent comment des familles isolées deviennent une classe sociale. La dignité : le camp fédéral prouve que les migrants savent s'organiser quand on les traite en citoyens. La critique du capitalisme agricole : les grands propriétaires laissent pourrir les fruits pour maintenir les prix pendant que des enfants meurent de malnutrition. La Bible : exode, terre promise, initiales de Jim Casy évoquant Jésus-Christ, et titre emprunté au Battle Hymn of the Republic, qui reprend lui-même une image de l'Apocalypse.

Le contexte historique américain

Le roman est le récit de deux catastrophes simultanées. La crise de 1929 ruine les petits exploitants endettés, et le « Dust Bowl », série de sécheresses et de tempêtes de poussière qui frappe les Grandes Plaines entre 1930 et 1940, emporte la couche arable d'un sol labouré à outrance. Plusieurs centaines de milliers de migrants, surnommés « Okies » quel que soit leur État d'origine, gagnent la Californie pendant la décennie. Les Joad viennent de l'est de l'Oklahoma, région en réalité moins touchée par la poussière que par la mécanisation et les saisies.

Leur itinéraire est celui de la Route 66, que Steinbeck baptise « la route mère », à travers le Texas, le Nouveau-Mexique et l'Arizona. Le camp de Weedpatch, près d'Arvin, était l'un des camps de la Farm Security Administration créés par le New Deal ; Steinbeck l'avait visité en reporter pour le San Francisco News en 1936. Les photographies de Dorothea Lange, dont Migrant Mother (1936), documentent la même réalité.

Réception et influence

Meilleure vente de 1939 aux États-Unis, le livre provoque la colère des grands producteurs californiens : il est retiré des bibliothèques du comté de Kern, et brûlé publiquement à Bakersfield. Des politiciens le dénoncent comme de la propagande communiste. Eleanor Roosevelt, au contraire, le défend après avoir visité les camps. Le roman a fait entrer la question des travailleurs agricoles dans le débat public et préfiguré les luttes syndicales de César Chávez. Woody Guthrie lui consacre la ballade Tom Joad (1940) et Bruce Springsteen l'album The Ghost of Tom Joad (1995). Voir aussi la musique country, nourrie de la culture des Okies.

L'adaptation de John Ford (1940)

Dès 1940, Darryl F. Zanuck produit pour la Fox le film de John Ford, avec Henry Fonda dans le rôle de Tom et Jane Darwell dans celui de Ma. Le scénario de Nunnally Johnson inverse l'ordre des derniers épisodes pour finir sur le camp fédéral et un discours d'espoir de Ma Joad, et supprime la scène de la grange. Le film vaut à Ford l'Oscar de la mise en scène et à Jane Darwell celui du second rôle féminin ; il figure au National Film Registry depuis 1989, l'année de sa création. Steinbeck en a approuvé le résultat. Aucune autre adaptation cinématographique n'a été tournée ; une version théâtrale de Frank Galati a reçu le Tony Award de la meilleure pièce en 1990.

Pourquoi le lire

Pour vivre de l'intérieur la Grande Dépression et la Route 66, et pour un roman qui allie fresque sociale et souffle biblique. Il reste la référence sur les migrations intérieures et le travail agricole aux États-Unis.

Questions fréquentes

D'où vient le titre ?

De l'hymne nordiste Battle Hymn of the Republic (1861), qui évoque le Seigneur foulant la vendange où sont gardés les « raisins de la colère », image tirée de l'Apocalypse. C'est la femme de Steinbeck, Carol, qui l'a proposé.

Les Joad ont-ils existé ?

Non, mais ils sont composés d'après les familles rencontrées par Steinbeck en 1936-1938 dans les camps de migrants, notamment avec l'aide de Tom Collins, directeur du camp de Weedpatch, à qui le livre est en partie dédié.

Quelle différence avec Des souris et des hommes ?

Des souris et des hommes (1937) est un court roman sur deux ouvriers agricoles itinérants ; Les Raisins de la colère est une fresque de plusieurs centaines de pages sur l'exode de toute une population.

Peut-on refaire le trajet des Joad ?

Oui, en grande partie : l'ancienne Route 66 entre l'Oklahoma et Bakersfield subsiste par tronçons, signalée comme « Historic Route 66 ».

Retour au dossier littérature américaine. À lire aussi : Des souris et des hommes.

Sources