Turquie et États-Unis : des alliés de l'OTAN aux relations en dents de scie
Membres de l'OTAN depuis 1952, la Turquie et les États-Unis sont liés par une alliance stratégique durable, régulièrement secouée par des crises : Chypre en 1974, la guerre d'Irak en 2003, le soutien américain aux Kurdes de Syrie et l'achat par Ankara de missiles russes S-400, qui lui a valu son exclusion du programme F-35 en 2019.
Un pilier du flanc sud-est de l'OTAN
L'alliance naît de la guerre froide. En mars 1947, la doctrine Truman accorde une aide à la Grèce et à la Turquie, menacée par les revendications soviétiques sur les détroits. Ankara envoie une brigade combattre en Corée en 1950, puis adhère à l'Alliance atlantique le 18 février 1952, en même temps que la Grèce. Elle dispose de l'une des plus grandes armées de l'OTAN et contrôle le Bosphore et les Dardanelles, seul accès de la mer Noire à la Méditerranée, dont le passage est régi par la convention de Montreux (1936).
La base aérienne d'Incirlik, près d'Adana, accueille des forces américaines depuis 1955 ; elle a servi pendant la guerre du Golfe, en Irak, en Afghanistan et contre l'État islamique. Ankara a plusieurs fois restreint l'accès américain lors de crises bilatérales, ce qui en fait un levier de négociation récurrent. Les missiles américains Jupiter, déployés en Turquie au début des années 1960, ont été retirés en 1963 : ce retrait, gardé discret, fut l'une des contreparties du règlement de la crise de Cuba sous John F. Kennedy. Pour le rôle global des États-Unis dans l'Alliance, voir OTAN et États-Unis.
- Membre de l'OTAN
- depuis le 18 février 1952
- Base américaine principale
- Incirlik (province d'Adana)
- Exclusion du programme F-35
- 17 juillet 2019
- Sanctions CAATSA
- imposées le 14 décembre 2020
Chypre, l'Irak et la question arménienne
Les crises turco-américaines suivent souvent le même schéma : un intérêt national turc jugé vital entre en conflit avec une priorité américaine. En 1964, la « lettre Johnson » met en garde Ankara contre une intervention à Chypre. Celle-ci a lieu en 1974 et le Congrès impose un embargo sur les armes (1975-1978), sous la pression de la diaspora grecque. Le 1er mars 2003, le Parlement turc refuse le passage des troupes américaines vers l'Irak, privant le Pentagone d'un front nord.
La reconnaissance du génocide arménien est un autre sujet sensible : la Chambre et le Sénat adoptent des résolutions en ce sens en 2019, et Joe Biden emploie officiellement le terme le 24 avril 2021, une première pour un président en exercice.
Syrie et Kurdes : des intérêts divergents
À partir de 2014, les États-Unis s'appuient en Syrie sur les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les combattants kurdes des YPG, pour combattre l'État islamique. Ankara considère les YPG comme une extension du PKK, classé organisation terroriste par la Turquie, les États-Unis et l'Union européenne. Cette divergence conduit à plusieurs opérations militaires turques dans le nord de la Syrie, dont celle d'octobre 2019, lancée après l'annonce d'un retrait américain.
La chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, rapproche les positions : Washington et Ankara soutiennent l'un comme l'autre les nouvelles autorités de Damas. En 2025, l'ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, est d'ailleurs chargé en parallèle du dossier syrien.
S-400 et F-35 : le nœud du contentieux
En 2017, la Turquie commande à la Russie le système de défense antiaérienne S-400. Washington estime que ses radars pourraient collecter des données sur le F-35, l'avion furtif dont la Turquie était à la fois cliente et partenaire industriel. Les premiers éléments sont livrés le 12 juillet 2019 ; le 17 juillet, la Turquie est exclue du programme. Le 14 décembre 2020, l'agence turque des industries de défense (SSB) est sanctionnée au titre de la loi CAATSA, qui vise les acheteurs d'armements russes : c'est la première fois que ces sanctions frappent un allié de l'OTAN.
Le mécanisme est verrouillé par le Congrès : la loi de défense adoptée fin 2020 interdit tout transfert de F-35 à la Turquie tant que le gouvernement américain n'a pas certifié qu'Ankara ne possède plus les S-400. Toute vente d'armement majeure étant par ailleurs notifiée au Congrès, les commissions des Affaires étrangères disposent d'un droit de regard de fait sur les contrats turcs. En janvier 2024, après la ratification par la Turquie de l'adhésion de la Suède à l'OTAN, Washington autorise la vente de 40 F-16 neufs et de kits de modernisation.
Chronologie des relations turco-américaines
| Date | Événement |
|---|---|
| 12 mars 1947 | Doctrine Truman : aide à la Grèce et à la Turquie |
| 18 février 1952 | Adhésion de la Turquie à l'OTAN |
| 1974 | Intervention turque à Chypre ; embargo américain sur les armes (1975-1978) |
| 1er mars 2003 | Le Parlement turc refuse le passage des troupes américaines vers l'Irak |
| Juillet 2016 | Tentative de coup d'État ; Ankara réclame en vain l'extradition de Fethullah Gülen, installé en Pennsylvanie |
| Août 2018 | Affaire du pasteur Brunson : sanctions et doublement des droits sur l'acier turc |
| 17 juillet 2019 | Exclusion de la Turquie du programme F-35 |
| 14 décembre 2020 | Sanctions CAATSA contre l'industrie de défense turque |
| Janvier 2024 | Ratification de l'adhésion suédoise ; feu vert américain aux F-16 |
| 25 septembre 2025 | Recep Tayyip Erdoğan reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump |
| 7-8 juillet 2026 | Sommet de l'OTAN à Ankara ; Donald Trump évoque une levée des sanctions CAATSA et un retour dans le programme F-35 |
Une puissance médiatrice
Membre de l'OTAN qui entretient des relations de travail avec Moscou, Kiev et Téhéran, la Turquie se pose régulièrement en intermédiaire. Elle a accueilli à Istanbul les pourparlers russo-ukrainiens de 2022 et de 2025 et a contribué à l'accord sur les exportations de céréales ukrainiennes de juillet 2022 (voir Ukraine – États-Unis). Voisine de l'Iran, elle a appelé à la désescalade lors de la guerre ouverte en février 2026 (voir guerre Iran – États-Unis – Israël). Ce rôle donne à Ankara une marge de manœuvre que Washington tantôt utilise, tantôt conteste.
Sur le terrain sportif, les deux pays se sont affrontés lors de la Coupe du monde 2026 : la Turquie a battu les États-Unis 3-2 le 25 juin 2026 à Inglewood, près de Los Angeles (voir équipe des États-Unis de football).
Questions fréquentes
Pourquoi la Turquie a-t-elle été exclue du programme F-35 ?
Parce qu'elle a acheté le système russe S-400, livré à partir de juillet 2019. Washington l'a exclue du programme le 17 juillet 2019, puis a imposé des sanctions CAATSA en décembre 2020. Une loi de 2020 conditionne tout transfert de F-35 au renoncement aux S-400.
Depuis quand la Turquie est-elle membre de l'OTAN ?
Depuis le 18 février 1952, en même temps que la Grèce. Elle a accueilli le sommet de l'Alliance à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.
À quoi sert la base d'Incirlik ?
Ouverte en 1955 près d'Adana, elle sert de point d'appui aux opérations américaines et alliées au Moyen-Orient. Son accès dépend de l'accord du gouvernement turc, qui l'a plusieurs fois restreint.
Pourquoi les Kurdes de Syrie divisent-ils Ankara et Washington ?
Les États-Unis ont fait des YPG kurdes leur principal allié au sol contre l'État islamique, alors que la Turquie les considère comme une branche du PKK, avec lequel elle est en conflit depuis 1984.