Les Cajuns, des Acadiens déportés à la culture cadienne
Les Cajuns (ou Cadiens) sont les descendants, en Louisiane, des Acadiens chassés de leurs terres de l'actuelle Nouvelle-Écosse par les Britanniques à partir de 1755, mêlés à d'autres populations au fil des générations. Ils ont façonné une culture francophone originale dans le sud-ouest de l'État, l'Acadiana, dont Lafayette est la capitale officieuse.
« Cajun » est la forme anglaise de « Cadien », lui-même issu de la prononciation populaire d'« Acadien ». Les deux formes sont employées en français ; les francophones de Louisiane disent volontiers « Cadien ». Le mot désigne aujourd'hui moins une ascendance stricte qu'une identité culturelle, construite en Louisiane par le brassage des réfugiés acadiens avec des Français, des Créoles, des Espagnols, des Allemands, des Anglo-Américains et des Autochtones.
L'Acadie, une colonie française entre deux empires
L'Acadie naît en 1604-1605 avec l'expédition de Pierre Dugua de Mons et de Champlain à l'île Sainte-Croix puis à Port-Royal. Ses colons, venus pour beaucoup du Centre-Ouest de la France (Poitou, Loudunais, Aunis), s'installent autour de la baie de Fundy et y développent une agriculture originale sur des marais endigués par des aboiteaux. Prise et reprise à plusieurs reprises, l'Acadie péninsulaire devient britannique au traité d'Utrecht en 1713. Les Acadiens, qui commercent avec les Mi'kmaq et refusent de prêter un serment d'allégeance sans réserve qui les obligerait à combattre la France, sont surnommés les « Français neutres ».
Le Grand Dérangement (1755-1764)
Au début de la guerre de Sept Ans, le gouverneur de Nouvelle-Écosse Charles Lawrence et son conseil décident la déportation. Le 5 septembre 1755, à Grand-Pré, le lieutenant-colonel John Winslow annonce aux hommes réunis dans l'église que leurs terres et leur bétail sont confisqués. Les villages sont incendiés, des familles séparées. Entre 1755 et 1764, plus de 10 000 Acadiens sont déportés vers les colonies britanniques de la côte atlantique, l'Angleterre puis la France ; des milliers meurent de maladie, de naufrage ou de misère. D'autres fuient vers le Canada ou résistent aux côtés des Mi'kmaq. Plusieurs historiens, dont John Mack Faragher, y voient un nettoyage ethnique ; en 2003, une proclamation royale signée au nom d'Élisabeth II a reconnu les torts causés et fait du 28 juillet une journée de commémoration au Canada.
Mal accueillis dans les Treize Colonies, où la Virginie refuse de les recevoir, les exilés cherchent une terre où vivre en catholiques et en francophones. En France, plusieurs tentatives d'implantation, comme la « Ligne acadienne » du Poitou dans les années 1770, échouent.
L'arrivée en Louisiane espagnole
Les premiers groupes arrivent dès 1764. En 1765, environ 200 Acadiens menés par Joseph Broussard dit Beausoleil, ancien résistant, s'établissent dans les prairies des Attakapas, autour de l'actuelle Saint-Martinville. La couronne d'Espagne, qui gouverne la Louisiane depuis 1762, voit dans ces catholiques hostiles aux Britanniques des colons idéaux. En 1785, elle finance le transport de près de 1 600 Acadiens réfugiés en France, à bord de sept navires partis de Nantes. Au total, environ 3 000 Acadiens gagnent la Louisiane avant 1800.
Ils se fixent le long du Mississippi (la « Côte des Acadiens »), du bayou Lafourche, du bayou Teche et dans les prairies du sud-ouest, vivant d'élevage, de petite agriculture, de pêche et de chasse. Une partie d'entre eux s'enrichit et possède des esclaves, une réalité longtemps passée sous silence. Le mythe d'Évangéline, poème de Henry Wadsworth Longfellow (1847) sur deux fiancés séparés par la déportation, popularise leur histoire dans tout le monde anglophone.
Un peuple « américanisé » puis renaissant
Au XIXe siècle, les Cadiens forment une population rurale et pauvre, que l'élite anglo-américaine et créole méprise. La loi sur la scolarité obligatoire de 1916 et la Constitution de Louisiane de 1921, qui impose l'anglais comme seule langue d'enseignement, conduisent à punir les enfants qui parlent français à l'école. La découverte du pétrole, les routes et la Seconde Guerre mondiale, où des soldats cadiens servent d'interprètes en France, accélèrent l'intégration. Beaucoup de parents cessent de transmettre la langue.
Le renouveau commence dans les années 1960. En 1968, la Louisiane crée le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), étudié dans la page consacrée au français de Louisiane. En 1971, la législature reconnaît officiellement l'Acadiana, une région de 22 paroisses (comtés). En 1980, un tribunal fédéral reconnaît les Cajuns comme groupe d'origine nationale protégé contre les discriminations (affaire Roach v. Dresser Industries).
Musique, cuisine et traditions
- Musique : héritée des complaintes et danses françaises, enrichie d'influences afro-créoles, allemandes et anglo-américaines, elle repose sur le violon et l'accordéon diatonique. Le premier disque de musique cadienne, Allons à Lafayette de Joe Falcon et Cléoma Breaux, date de 1928. Le Créole Amédé Ardoin et le Cadien Dennis McGee enregistrent ensemble dès 1929, rappelant les échanges entre les deux traditions, d'où naît aussi le zydeco. Le « fais do-do », bal populaire, en est le cadre traditionnel. Voir aussi la page sur la musique américaine.
- Cuisine : cuisine de campagne fondée sur le roux, la « sainte trinité » (oignon, céleri, poivron), le riz et les produits des bayous : gumbo, jambalaya, étouffée d'écrevisses, boudin, andouille. La « boucherie » collective, où plusieurs familles abattent et transforment un porc, illustre la solidarité rurale.
- Traditions : le Courir de Mardi gras des prairies, où des cavaliers masqués vont de ferme en ferme quêter les ingrédients d'un gumbo commun, perpétue des rites de quête d'origine médiévale.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1604-1605 | Fondation de l'Acadie (île Sainte-Croix, Port-Royal) |
| 1713 | Traité d'Utrecht : l'Acadie péninsulaire devient britannique |
| 5 septembre 1755 | Ordre de déportation lu à Grand-Pré |
| 1765 | Arrivée de Beausoleil Broussard dans les Attakapas |
| 1785 | Sept navires partis de Nantes amènent près de 1 600 Acadiens |
| 1847 | Publication d'Evangeline de Longfellow |
| 1921 | La Constitution de Louisiane impose l'anglais à l'école |
| 1928 | Premier enregistrement de musique cadienne |
| 1968 | Création du CODOFIL |
| 1971 | Reconnaissance officielle de l'Acadiana |
| 2003 | Proclamation royale reconnaissant les torts de la déportation |
Où découvrir la culture cadienne
À Lafayette, le parc historique national Jean Lafitte possède un centre culturel acadien, et le village historique de Vermilionville présente l'histoire des Acadiens et de leurs voisins créoles et autochtones. Saint-Martinville abrite l'Acadian Memorial et le chêne d'Évangéline ; Eunice, le Prairie Acadian Cultural Center, consacré à la culture des prairies ; Breaux Bridge se proclame capitale mondiale de l'écrevisse. Les relations entre Cadiens et Créoles sont développées dans la page sur les Créoles de Louisiane et dans le dossier héritage français aux États-Unis.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre Cajuns et Créoles ?
Les Cajuns descendent principalement des Acadiens arrivés après 1764 et vivent surtout dans le sud-ouest rural. Le terme « Créole » désigne à l'origine toute personne née dans la colonie et s'applique aujourd'hui surtout aux Louisianais d'ascendance africaine, européenne et autochtone, ainsi qu'à certaines familles blanches d'origine coloniale. Les deux groupes partagent largement langue, musique et cuisine.
Les Cajuns parlent-ils encore français ?
Une partie d'entre eux, surtout parmi les plus âgés, parle le français cadien. Le recul a été massif au XXe siècle, mais l'enseignement en immersion et la vitalité de la musique ont suscité un regain d'intérêt chez les jeunes générations.
Qu'est-ce que l'Acadiana ?
La région francophone du sud de la Louisiane, reconnue par la législature en 1971 et formée de 22 paroisses autour de Lafayette, des prairies du sud-ouest au bassin de l'Atchafalaya et au bayou Lafourche.
Pourquoi les Acadiens sont-ils allés en Louisiane ?
Parce que la colonie, bien qu'espagnole, était catholique et francophone, et que l'Espagne y offrait des terres pour peupler et défendre la région. La présence de premiers arrivants a ensuite attiré les familles dispersées.
Sources
- National Park Service – Jean Lafitte National Historical Park (centres culturels acadiens de Lafayette et Eunice)
- Library of Congress – American Folklife Center : collections sur la Louisiane (enregistrements Lomax de 1934)
- Parcs Canada – Lieu historique national de Grand-Pré
- Bibliothèque nationale de France – La France aux Amériques
- Encyclopædia Britannica – Cajun
- Carl A. Brasseaux, The Founding of New Acadia: The Beginnings of Acadian Life in Louisiana, 1765-1803, Louisiana State University Press, 1987.
- John Mack Faragher, A Great and Noble Scheme: The Tragic Story of the Expulsion of the French Acadians, W. W. Norton, 2005.