Les Créoles de Louisiane, une identité née de la colonie

En Louisiane, « créole » a d'abord désigné toute personne née dans la colonie, quelle que soit son origine, européenne, africaine ou métisse. Le sens du mot a varié avec l'histoire raciale de l'État : il s'applique aujourd'hui surtout aux Louisianais d'ascendance mêlée, africaine, française, espagnole et autochtone, attachés à un héritage francophone et catholique, mais aussi à des familles blanches issues de la période coloniale.

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Le mot vient de l'espagnol criollo et du portugais crioulo, « élevé sur place ». Dans la Louisiane du XVIIIe siècle, il distingue les personnes nées en Amérique de celles venues de France ou d'Afrique : on parle d'« esclaves créoles » comme de « Créoles blancs ». Contrairement à une idée répandue, le terme n'a jamais désigné en Louisiane une couleur ou une classe sociale unique, et chaque génération l'a redéfini selon ses enjeux.

Une société créole née de la colonisation et de l'esclavage

La Louisiane française reçoit à partir de 1719 des milliers d'Africains déportés, majoritairement de Sénégambie, qui forment rapidement la majorité de la population non autochtone. De ces rencontres naît une société où se mêlent cultures africaines, françaises, autochtones et, après 1762, espagnoles. La langue créole louisianaise se forme au XVIIIe siècle parmi les esclaves, sur une base lexicale française. Les unions, libres ou contraintes, entre colons, Africains et Autochtones donnent naissance à une population métissée.

Sous le régime espagnol (1762-1800), la coartación, droit pour un esclave d'acheter sa liberté, et des affranchissements plus fréquents font croître la population libre de couleur. En 1786, le gouverneur Esteban Miró impose aux femmes de couleur de couvrir leurs cheveux d'un foulard, le tignon, pour les distinguer des femmes blanches ; elles en font un accessoire d'élégance.

Les gens de couleur libres de La Nouvelle-Orléans

En 1809, près de 10 000 réfugiés de Saint-Domingue, chassés de Cuba où ils s'étaient d'abord établis, débarquent à La Nouvelle-Orléans : à peu près un tiers de Blancs, un tiers de libres de couleur, un tiers d'esclaves. La population de la ville double presque et sa culture francophone se trouve renforcée. Vers 1810, les gens de couleur libres représentent près de 30 % des habitants de la ville, une proportion sans équivalent dans le Sud des États-Unis.

Artisans, commerçants, musiciens, propriétaires, parfois eux-mêmes possesseurs d'esclaves, ils forment une classe intermédiaire au statut juridique fragile. Ils vivent notamment dans le faubourg Tremé et le Quartier français, publient en 1845 Les Cenelles, premier recueil de poésie d'auteurs afro-américains, rédigé en français sous la direction d'Armand Lanusse, et comptent des figures comme l'ingénieur Norbert Rillieux, dont l'évaporateur à effets multiples breveté en 1843 révolutionne le raffinage du sucre, ou le compositeur Edmond Dédé, installé à Bordeaux. Le système du « plaçage », union durable entre un homme blanc et une femme de couleur libre, a existé mais a été largement romancé : les recherches d'Emily Clark montrent que les « bals de quarteronnes » et les arrangements formalisés relèvent en grande partie de la légende.

Guerre de Sécession, Reconstruction et ségrégation

Pendant la guerre de Sécession, des Créoles de couleur forment les Louisiana Native Guards, enrôlés dans l'armée de l'Union après la prise de La Nouvelle-Orléans en 1862 ; le capitaine André Cailloux tombe à Port Hudson en 1863. Louis-Charles Roudanez fonde en 1864 La Tribune de la Nouvelle-Orléans, premier quotidien noir des États-Unis, publié en français et en anglais, qui défend le suffrage universel masculin.

Après la Reconstruction, la législation raciale efface la catégorie intermédiaire. Contre la loi de 1890 imposant des wagons séparés, le Comité des citoyens, dominé par des Créoles de couleur francophones, organise un test judiciaire : le 7 juin 1892, Homère Plessy, Créole « aux sept huitièmes blanc », est arrêté. L'arrêt Plessy v. Ferguson de la Cour suprême valide en 1896 la doctrine « séparés mais égaux », fondement de la ségrégation jusqu'aux victoires du mouvement des droits civiques. Dans le même temps, des intellectuels blancs comme Charles Gayarré et Alcée Fortier soutiennent que le mot « créole » ne peut désigner que des descendants de Français et d'Espagnols, en réaction notamment aux romans de George Washington Cable.

Les communautés créoles hors de La Nouvelle-Orléans

Des communautés créoles rurales se sont formées dans plusieurs régions. Le long de la rivière Cane, près de Natchitoches, l'île Brevelle rassemble depuis la fin du XVIIIe siècle les descendants de Marie-Thérèse Coincoin, ancienne esclave affranchie, et de Claude Thomas Pierre Métoyer, dont les enfants deviennent de grands propriétaires terriens. Le parc historique national de Cane River Creole conserve deux plantations, Oakland et Magnolia, où travaillèrent des esclaves puis des métayers. Les paroisses de Pointe Coupée, de Saint-Martin, de Saint-Landry et la région d'Opelousas abritent aussi d'importantes populations créoles, souvent voisines des Cajuns, avec lesquels elles partagent langue et musique.

Langue, musique et cuisine

  • Langue : le créole louisianais, appelé aussi kouri-vini, est une langue distincte du français, avec sa propre grammaire (« mo konnin » pour « je sais »). Gravement menacé, il fait l'objet d'initiatives de revitalisation. Ses rapports avec le français louisianais sont expliqués dans la page sur le français de Louisiane.
  • Musique : les Créoles de couleur, souvent formés à la lecture musicale, jouent un rôle central dans la naissance du jazz au tournant du XXe siècle, quand la ségrégation les rapproche des musiciens noirs anglophones comme Louis Armstrong. Jelly Roll Morton, Sidney Bechet, mort en France en 1959, et Kid Ory en sont issus. Dans les prairies du sud-ouest, la tradition créole de « la-la », portée par Amédé Ardoin, donne naissance au zydeco, popularisé par Clifton Chenier ; le nom viendrait de la chanson « Les haricots sont pas salés ».
  • Cuisine : la cuisine créole, plus urbaine que la cuisine cadienne, mêle techniques françaises, ingrédients africains comme le gombo (okra), apports espagnols et autochtones, à l'image de la poudre de filé (sassafras) empruntée aux Choctaws. Le gumbo, le riz aux haricots rouges du lundi ou les beignets en sont des symboles.

Repères chronologiques

DateÉvénement
1719Arrivée des premiers captifs africains en Louisiane
1724Code noir de Louisiane
1786Loi du tignon du gouverneur Miró
1809Arrivée des réfugiés de Saint-Domingue venus de Cuba
1845Publication des Cenelles
1862-1863Louisiana Native Guards dans l'armée de l'Union
1864Fondation de La Tribune de la Nouvelle-Orléans
1892-1896Affaire Plessy, puis arrêt Plessy v. Ferguson
1994Création du parc historique national de Cane River Creole

Questions fréquentes

Un Créole est-il forcément métis ?

Non. Historiquement, le mot désigne toute personne née en Louisiane coloniale. Il s'applique aujourd'hui surtout aux personnes d'ascendance mêlée, mais des familles blanches d'origine française ou espagnole se disent aussi créoles. L'identité relève de l'histoire familiale, de la langue et de la culture autant que de l'ascendance.

Quelle différence entre cuisine créole et cuisine cadienne ?

La cuisine créole est née dans le milieu urbain et aisé de La Nouvelle-Orléans, avec davantage de tomate, de beurre et d'ingrédients importés ; la cuisine cadienne est une cuisine rurale, plus rustique et souvent plus relevée. Les deux partagent le roux, le riz et de nombreux plats.

Le créole louisianais est-il du français ?

Non : c'est une langue créole à base lexicale française, apparentée aux créoles des Antilles, et non un dialecte du français. Les locuteurs du français louisianais le comprennent en partie seulement.

Homère Plessy était-il créole ?

Oui. Créole de couleur francophone de La Nouvelle-Orléans, cordonnier, il a accepté d'être arrêté en 1892 pour contester la loi sur la ségrégation des trains, à l'initiative du Comité des citoyens.

Sources