Coureurs des bois et voyageurs, les hommes de la traite des fourrures
Le coureur des bois est un traiteur indépendant, souvent sans permis, qui part commercer chez les nations amérindiennes au XVIIe siècle ; le voyageur est un pagayeur engagé sous contrat par un marchand, figure dominante du XVIIIe siècle jusqu'aux années 1840. Tous deux ont ouvert les Grands Lacs et le haut Mississippi, bien au-delà de la fin de la Nouvelle-France.
La traite des fourrures est la principale activité économique de la Nouvelle-France et la raison de son expansion vers l'intérieur. Le castor, dont le duvet feutré sert à fabriquer les chapeaux à la mode en Europe, attire les Français toujours plus loin vers l'ouest, au rythme de l'épuisement des territoires de chasse et des alliances avec les peuples qui fournissent les peaux.
Deux figures à ne pas confondre
| Coureur des bois | Voyageur | |
|---|---|---|
| Période | Surtout 1650-1715 | 1680 aux années 1840 |
| Statut | Traiteur indépendant, souvent illégal | Salarié engagé par contrat notarié à Montréal |
| Activité | Commerce direct dans les villages amérindiens | Transport des marchandises et des fourrures en canot |
| Employeur | Lui-même, avec un marchand associé | Marchands montréalais, puis compagnie du Nord-Ouest et American Fur Company |
| Image | Aventurier hors-la-loi, réprouvé par les autorités et l'Église | Pagayeur endurant, chanteur, figure du folklore canadien-français |
Dans l'usage courant, notamment aux États-Unis, les deux termes se recouvrent souvent. Les historiens les distinguent pourtant : le passage de l'un à l'autre traduit l'encadrement progressif de la traite par l'État et par les grandes maisons de commerce.
Les pionniers du XVIIe siècle
Les premiers sont des « truchements », jeunes gens envoyés par Champlain vivre chez les Hurons-Wendats pour en apprendre la langue. Étienne Brûlé atteint sans doute le lac Huron dès 1615 et peut-être le lac Supérieur. Jean Nicolet débarque en 1634 dans la baie de Green Bay, dans l'actuel Wisconsin. Après la destruction de la Huronie par les Iroquois (1649), les Français doivent aller chercher eux-mêmes les fourrures dans l'Ouest.
Médard Chouart des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson explorent la région du lac Supérieur vers 1659-1660. À leur retour, le gouverneur saisit leurs fourrures faute de permis. Ulcérés, ils passent au service de l'Angleterre et inspirent la fondation de la Compagnie de la baie d'Hudson en 1670, qui sera pendant un siècle la grande rivale du commerce montréalais. Nicolas Perrot, Daniel Greysolon Du Lhut, qui laisse son nom à Duluth, ou Pierre Le Sueur dans le haut Mississippi prolongent ce mouvement (voir les explorateurs français).
Contrôler la traite : congés et interdictions
Pour les autorités, les coureurs des bois sont un problème : ils vident la colonie de ses jeunes hommes, échappent à l'Église, vendent de l'eau-de-vie aux Amérindiens et écoulent parfois leurs peaux chez les Anglais d'Albany. Vers 1680, l'intendant Duchesneau en évalue le nombre à plusieurs centaines, pour une colonie d'à peine 10 000 habitants. En 1681, une ordonnance royale amnistie les contrevenants et instaure les « congés » : 25 permis de traite par an. Victime de sa réussite, le marché du castor s'effondre sous la surabondance, et une déclaration royale de 1696 supprime les congés et ferme la plupart des postes de l'Ouest, avant leur rétablissement en 1716. Désormais, la traite passe par des postes et des forts, avec des voyageurs salariés (voir les forts français).
Le métier de voyageur
Chaque printemps, les brigades quittent Lachine, en amont de Montréal, par la rivière des Outaouais, le lac Nipissing et la baie Georgienne jusqu'au lac Supérieur : environ 1 800 kilomètres et une quarantaine de portages, en six à huit semaines. Les marchandises de traite (couvertures, chaudrons, fusils, perles, tabac, eau-de-vie) sont emballées en « pièces » d'environ 40 kg ; aux portages, chaque voyageur en porte au moins deux sur le dos, retenues par un collier frontal.
| Embarcation | Longueur | Équipage | Usage |
|---|---|---|---|
| Canot de maître (canot de Montréal) | environ 11 m | 8 à 12 hommes | Montréal – lac Supérieur, sur les Grands Lacs |
| Canot du Nord | environ 7,5 m | 4 à 6 hommes | Au-delà du lac Supérieur, rivières étroites et portages |
Le travail est épuisant : 14 à 16 heures de pagaie par jour, à une cadence d'environ 40 coups par minute, rythmée par des chansons comme « À la claire fontaine » ou « En roulant ma boule ». On mesure les distances en « pipes », la pause pendant laquelle on fume. Les « mangeurs de lard » font l'aller-retour depuis Montréal dans la saison ; les « hivernants », plus estimés, passent l'hiver dans les postes de l'intérieur. Les hernies, les noyades dans les rapides et l'usure prématurée sont le lot commun.
Alliances, mariages et Métis
La traite repose sur les alliances avec les nations amérindiennes, Outaouais, Ojibwés, Potéouatamis, Menominees, Ho-Chunk, Dakotas : les échanges s'accompagnent de cadeaux, de calumets et d'obligations réciproques. De nombreux traiteurs épousent des femmes amérindiennes « à la façon du pays » ; ces unions donnent accès aux réseaux de parenté et aux compétences indispensables (fabrication de mocassins et de raquettes, préparation des vivres, langues). Elles sont à l'origine de communautés métisses francophones dans tous les postes des Grands Lacs, de Mackinac à Green Bay et Prairie du Chien, distinctes de la nation métisse qui s'affirme plus tard dans l'Ouest canadien.
Après 1763 : des voyageurs au service des Anglais et des Américains
La Conquête britannique ne met pas fin au métier, au contraire. Les marchands écossais de Montréal, réunis à partir de 1779 dans la compagnie du Nord-Ouest, emploient des milliers de voyageurs canadiens-français. Leur grand rendez-vous estival se tient à Grand Portage, au bord du lac Supérieur, dans l'actuel Minnesota, au pied d'un portage de 13,7 km, jusqu'à son transfert vers Fort William, côté canadien, en 1803. Aux États-Unis, l'American Fur Company de John Jacob Astor, fondée en 1808, recrute à son tour des voyageurs, notamment depuis son grand dépôt de l'île Mackinac (Michigan). La mode du chapeau de soie et l'épuisement du castor mettent fin à l'âge d'or dans les années 1840.
Traces aux États-Unis
- Parc national des Voyageurs (Minnesota), sur la frontière canadienne, qui suit une partie de leur route.
- Grand Portage National Monument : reconstitution du dépôt de la compagnie du Nord-Ouest et sentier du portage.
- Île Mackinac : maisons de l'American Fur Company et fort britannique puis américain.
- Des toponymes semés sur leurs routes (Portage, Grand Marais, Lac Vieux Desert, Fond du Lac, Prairie du Chien) et l'Isle Royale du lac Supérieur (voir les noms de lieux français).
Pour la géographie des bassins qu'ils ont parcourus, voir les Grands Lacs ; pour la ville née d'un poste de traite majeur, voir Detroit.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre coureur des bois et voyageur ?
Le coureur des bois est un traiteur indépendant, souvent sans permis, du XVIIe siècle. Le voyageur est un pagayeur salarié, engagé par contrat pour transporter marchandises et fourrures, surtout à partir du XVIIIe siècle.
Pourquoi les Français chassaient-ils le castor ?
Pour le feutre : le duvet du castor permettait de fabriquer des chapeaux imperméables et solides, très recherchés en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les Français ne chassaient d'ailleurs guère eux-mêmes : ils achetaient les peaux aux chasseurs amérindiens.
Les voyageurs étaient-ils tous français ?
Ils étaient pour la plupart Canadiens nés dans la vallée du Saint-Laurent, francophones et catholiques, auxquels se sont joints des Métis, des Iroquois du Sault-Saint-Louis (Kahnawake) et quelques Écossais.
Que signifie « mangeur de lard » ?
C'est le surnom donné aux voyageurs qui faisaient seulement le trajet Montréal – lac Supérieur dans la saison, nourris de porc salé, par opposition aux hivernants qui passaient l'hiver dans l'intérieur.
Sources
- National Park Service – Grand Portage National Monument
- National Park Service – Voyageurs National Park, histoire
- L'Encyclopédie canadienne – Coureurs des bois
- Mackinac State Historic Parks
- Carolyn Podruchny, Making the Voyageur World: Travelers and Traders in the North American Fur Trade, University of Nebraska Press, 2006