La Louisiane française, de La Salle à la vente de 1803
Revendiquée par La Salle en 1682, fondée par Iberville en 1699, la Louisiane est une colonie française jusqu'en 1762, puis espagnole jusqu'en 1800, avant un bref retour à la France qui la vend aux États-Unis en 1803. Peu peuplée, dépendante des alliances amérindiennes et du travail d'esclaves africains, elle a pourtant façonné durablement la société du Sud louisianais.
La Louisiane coloniale ne se confond ni avec l'actuel État de Louisiane ni avec le territoire vendu en 1803. Elle désigne un immense bassin, du golfe du Mexique au Pays des Illinois, rattaché en 1717, dont la France n'occupe réellement que quelques points : la côte du golfe, la basse vallée du Mississippi et une chaîne de postes vers le nord. Elle constitue la partie méridionale de la Nouvelle-France.
Fondation : de Biloxi à La Nouvelle-Orléans (1699-1722)
Après l'échec de La Salle au Texas, Louis XIV confie à Pierre Le Moyne d'Iberville, officier né à Montréal, la mission de prendre pied à l'embouchure du Mississippi avant les Anglais et les Espagnols. En 1699, il construit le fort Maurepas sur la baie de Biloxi (actuelle Ocean Springs, Mississippi). Son frère Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, plusieurs fois gouverneur, fonde en 1702 le fort Louis de la Mobile, ancêtre de Mobile, première capitale de la colonie. Suivent Natchitoches (1714), le fort Rosalie chez les Natchez (1716) et le fort Toulouse chez les Creeks d'Alabama (1717).
La colonie, coûteuse et peu rentable, est concédée au financier Antoine Crozat (1712), puis à la Compagnie d'Occident de John Law (1717), devenue Compagnie des Indes. Pour attirer des colons, la Compagnie organise une propagande intense et des envois forcés de vagabonds, de faux-sauniers et de prostituées, qui inspirent Manon Lescaut de l'abbé Prévost (1731). Des Allemands et des Suisses s'installent sur la « Côte des Allemands ». Bienville fonde en 1718 La Nouvelle-Orléans, tracée en damier par l'ingénieur Adrien de Pauger, qui devient la capitale en 1722 ; son plan subsiste dans le Quartier français.
Esclavage et Code noir
Faute de colons, la Compagnie des Indes fait venir des Africains réduits en esclavage. Les deux premiers navires négriers arrivent en juin 1719 ; entre 1719 et 1731, environ 6 000 captifs sont débarqués, en majorité originaires de Sénégambie, selon les travaux de l'historienne Gwendolyn Midlo Hall. Dès les années 1720, les esclaves forment la majorité de la population non autochtone de la basse Louisiane. Leurs savoir-faire, notamment dans la riziculture, l'élevage et la construction, sont essentiels à la survie de la colonie.
En mars 1724, un édit royal, le Code noir de Louisiane, adapte celui des Antilles de 1685. Il impose le baptême catholique, interdit le travail le dimanche, prohibe la vente séparée des époux et des enfants de moins de quatorze ans, mais organise aussi les châtiments corporels, la mutilation et la mort pour les fugitifs récidivistes, et interdit les mariages entre Blancs et Noirs. Plus restrictif que le texte antillais sur les affranchissements, soumis à autorisation du Conseil supérieur, il fait de l'esclave un « bien meuble » ; ses protections, rarement appliquées, n'ont jamais empêché la brutalité du système. L'histoire d'ensemble de l'institution est traitée dans la page sur l'esclavage aux États-Unis.
Une colonie dépendante des nations autochtones
Quelques milliers de colons vivent au milieu de nations bien plus nombreuses : Choctaws, Chickasaws, Natchez, Houmas, Chitimachas, Tunicas, Caddos. Les Français échangent armes, tissus et métal contre peaux et vivres, distribuent des présents annuels et s'allient aux Choctaws, ennemis des Chickasaws soutenus par les Anglais. Les rapports sont aussi marqués par la guerre : contre les Chitimachas (1706-1718), puis contre les Natchez, qui se soulèvent le 28 novembre 1729 contre les exigences de terres du commandant du fort Rosalie et tuent environ 230 colons. La riposte franco-choctaw détruit la nation natchez entre 1730 et 1731 ; des centaines de prisonniers sont vendus comme esclaves à Saint-Domingue. Les campagnes contre les Chickasaws (1736, 1739-1740) échouent. Ruinée, la Compagnie des Indes rétrocède la colonie au roi en 1731.
Société et économie de la colonie royale (1731-1762)
Sous les gouverneurs Bienville, Vaudreuil et Kerlérec, la Louisiane reste une colonie de frontière. Elle exporte de l'indigo, du tabac, du bois et des peaux de daim, et ravitaille les Antilles. La Nouvelle-Orléans abrite les Ursulines, arrivées en 1727, qui ouvrent la première école pour filles du futur territoire américain et instruisent aussi des enfants libres de couleur et des esclaves. Le Pays des Illinois, grenier à blé de la colonie, envoie farine et plomb vers le sud par le fleuve. Une population née sur place, les Créoles, blancs, noirs ou métis, commence à se distinguer des immigrés européens et africains.
La période espagnole et le retour à la France (1762-1803)
Pour la soustraire aux Britanniques à la fin de la guerre de Sept Ans, Louis XV cède la Louisiane occidentale et La Nouvelle-Orléans à son allié espagnol par le traité de Fontainebleau du 3 novembre 1762 ; la rive gauche du Mississippi passe à la Grande-Bretagne en 1763. En 1768, les notables francophones chassent le gouverneur espagnol Antonio de Ulloa ; l'année suivante, Alejandro O'Reilly reprend la ville et fait exécuter cinq meneurs.
La Louisiane espagnole reste pourtant largement francophone. L'Espagne y accueille les Acadiens qui deviennent les Cajuns ; elle autorise la coartación, droit pour l'esclave d'acheter sa liberté, qui fait croître la population libre de couleur. Après les incendies de 1788 et 1794, le Vieux Carré est rebâti dans un style largement hispanique. En 1795, Étienne de Boré réussit la granulation du sucre, qui lance l'économie sucrière et l'expansion de l'esclavage dans les plantations.
Le traité de San Ildefonso (1800) rend la colonie à la France de Bonaparte, qui, après l'échec de l'expédition de Saint-Domingue, la vend aux États-Unis en 1803. Le préfet Pierre-Clément de Laussat ne l'administre que vingt jours, du 30 novembre au 20 décembre 1803. Les détails de cette transaction figurent dans la page consacrée à la vente de la Louisiane.
Chronologie de la Louisiane française et espagnole
| Date | Événement |
|---|---|
| 9 avril 1682 | La Salle revendique le bassin du Mississippi |
| 1699 | Iberville fonde le fort Maurepas |
| 1702 | Fondation de Mobile, première capitale |
| 1717 | Concession à la Compagnie d'Occident ; rattachement du Pays des Illinois |
| 1718 | Fondation de La Nouvelle-Orléans |
| 1719 | Arrivée des premiers navires négriers |
| 1722 | La Nouvelle-Orléans devient capitale |
| Mars 1724 | Code noir de Louisiane |
| 1729-1731 | Soulèvement et guerre des Natchez |
| 1731 | La colonie revient à la Couronne |
| 1762-1763 | Cession à l'Espagne et au Royaume-Uni |
| 1768-1769 | Révolte contre Ulloa, répression d'O'Reilly |
| 1800 | Traité de San Ildefonso : retour à la France |
| 20 décembre 1803 | Transfert aux États-Unis |
Lieux de mémoire
Outre le Vieux Carré, le parc historique national Jean Lafitte et les plantations de la River Road, plusieurs sites rappellent la colonie : le fort Maurepas reconstitué à Ocean Springs, le site du fort Toulouse en Alabama, le centre historique de Natchitoches, le mémorial du Poste des Arkansas géré par le National Park Service, ou encore la Whitney Plantation, consacrée à la mémoire des esclaves. La présence française dans le haut fleuve est traitée dans la page Saint-Louis et le Missouri français, et l'ensemble du sujet dans le dossier héritage français.
Questions fréquentes
Quand la Louisiane était-elle française ?
De 1682 (prise de possession par La Salle) ou 1699 (première implantation) à 1762, puis de manière nominale de 1800 à 1803. Entre 1762 et 1800, elle était espagnole.
Quelle était la capitale de la Louisiane française ?
Successivement le fort Maurepas (1699), Mobile (1702), Biloxi (1720) et La Nouvelle-Orléans à partir de 1722.
Qu'est-ce que le Code noir de 1724 ?
L'édit royal qui réglemente l'esclavage en Louisiane : il impose le catholicisme, interdit les mariages mixtes, encadre les affranchissements et autorise de lourds châtiments. Il reste en vigueur, avec des modifications, sous les régimes espagnol puis américain jusqu'aux codes de 1806-1808.
Combien d'habitants comptait la Louisiane française ?
Quelques milliers de colons et à peu près autant d'esclaves à la fin du régime français, au milieu d'une population autochtone bien plus nombreuse. Les estimations varient selon les sources et l'étendue géographique retenue.
Sources
- Library of Congress – Louisiana: European Explorations and the Louisiana Purchase
- Bibliothèque nationale de France – La France aux Amériques
- National Park Service – Jean Lafitte National Historical Park and Preserve
- National Park Service – Arkansas Post National Memorial
- 64 Parishes – Encyclopedia of Louisiana (Louisiana Endowment for the Humanities)
- Gwendolyn Midlo Hall, Africans in Colonial Louisiana, Louisiana State University Press, 1992.
- Cécile Vidal, Caribbean New Orleans: Empire, Race, and the Making of a Slave Society, University of North Carolina Press, 2019.
- Marcel Giraud, Histoire de la Louisiane française, 5 vol., PUF puis LSU Press, 1953-1991.