Le français de Louisiane, trois siècles d'histoire d'une langue

Le français louisianais, souvent appelé français cadien, est la variété de français parlée en Louisiane depuis la colonisation, enrichie par les Acadiens et par les contacts avec les langues autochtones, africaines, espagnole et anglaise. Majoritaire dans le sud de l'État jusqu'au début du XXe siècle, il a fortement reculé avant de bénéficier, depuis 1968, d'une politique de revitalisation.

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Un francophone d'Europe comprend sans grande difficulté un locuteur louisianais, après une courte adaptation à l'accent et à quelques mots propres, un peu comme pour le français du Québec. Il faut en revanche distinguer ce français du créole louisianais, langue à part entière, et de l'anglais de Louisiane, qui a lui-même emprunté de nombreux mots au français.

Trois parlers historiques

Les linguistes distinguent traditionnellement trois composantes, aux frontières poreuses :

ParlerOrigineLocuteurs historiques
Français colonial ou « de plantation »Colons français et canadiens du XVIIIe siècle, émigrés du XIXe siècleÉlite urbaine et planteurs, presse, littérature ; proche du français standard
Français cadienParlers acadiens du Centre-Ouest de la France, fusionnés avec les autres variétés localesPopulations rurales du sud-ouest, des bayous et des prairies
Créole louisianais (kouri-vini)Langue créole formée au XVIIIe siècle parmi les esclavesCréoles de couleur et leurs voisins, toutes origines confondues

Le français colonial a presque disparu au XXe siècle. Les chercheurs du Dictionary of Louisiana French (2010) préfèrent parler d'un « français louisianais » unique, dont le français cadien est la forme la plus répandue. Le créole, étudié dans la page sur les Créoles de Louisiane, conserve sa grammaire propre.

Un âge d'or francophone (1718-1860)

Pendant toute la période de la Louisiane française et espagnole, le français reste la langue dominante de la colonie, y compris sous l'administration espagnole. L'arrivée des Acadiens après 1764, puis de près de 10 000 réfugiés francophones de Saint-Domingue en 1809, le renforce. Le premier journal, Le Moniteur de la Louisiane, paraît en 1794 ; L'Abeille de la Nouvelle-Orléans, fondée en 1827, est publiée jusqu'en 1923. Après l'entrée dans l'Union en 1812, les lois sont publiées en français et en anglais, et La Nouvelle-Orléans entretient un opéra et une vie littéraire en français. Le droit civil louisianais, codifié en 1808 puis en 1825, s'inspire du droit français et espagnol, et les comtés y portent toujours le nom de « paroisses » (parishes).

Le recul (1860-1960)

L'immigration anglo-américaine, la défaite confédérée et l'américanisation des élites marginalisent la langue. La Constitution de 1864 fait de l'anglais la langue de l'enseignement public ; celle de 1879 tolère encore un enseignement primaire en français dans les paroisses francophones. La loi de 1916 sur la scolarité obligatoire puis la Constitution de 1921, qui impose l'anglais comme seule langue d'enseignement, se traduisent par des humiliations et des punitions pour les enfants surpris à parler français à l'école. Pour toute une génération, le français devient la langue de la honte et de la pauvreté. Le désenclavement, l'industrie pétrolière, la radio et la télévision accélèrent l'anglicisation : la plupart des francophones nés après 1950 ne transmettent plus la langue à leurs enfants. Le poème de Jean Arceneaux « Schizophrénie linguistique », avec son refrain « Je ne parlerai pas français à l'école », a fait de cette expérience un symbole.

Le renouveau depuis 1968

En 1968, sous l'impulsion de l'ancien parlementaire James Domengeaux, la législature crée le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) et reconnaît au français une place dans l'enseignement. Le CODOFIL fait d'abord venir des enseignants de France, de Belgique et du Québec, puis développe à partir des années 1980 des écoles d'immersion, où une partie des matières est enseignée en français dès la maternelle. La reconnaissance de la région Acadiana (1971), les festivals, la musique cadienne et zydeco, les stations de radio bilingues et des auteurs comme Zachary Richard ou Barry Ancelet entretiennent cette renaissance. En octobre 2018, la Louisiane est admise comme membre observateur de l'Organisation internationale de la Francophonie, premier État américain à y siéger.

Le français louisianais reste pourtant une langue menacée : ses locuteurs de naissance sont majoritairement âgés, et les jeunes formés en immersion apprennent souvent un français plus standard. La transmission familiale, plus que les statistiques du recensement, est l'enjeu de sa survie.

Particularités grammaticales et prononciation

  • Pronoms : « nous-autres », « vous-autres », « eux-autres » ; « on » remplace souvent « nous ».
  • Aspect progressif : « je suis après manger » pour « je suis en train de manger », tournure connue aussi dans l'Ouest de la France et au Québec.
  • Conjugaison : troisième personne du pluriel en -ont (« ils parlont ») chez de nombreux locuteurs cadiens.
  • Interrogation : « quoi faire ? » pour « pourquoi ? », « ayoù » pour « où ».
  • Prononciation : h aspiré prononcé (« haut », « honte »), « moi » prononcé « moé », r souvent roulé ; les emprunts à l'anglais sont fréquents et adaptés (« mouver », « watcher »).

Vocabulaire : quelques mots typiques

LouisianeFranceOrigine
asteurmaintenant« à cette heure »
espérerattendresens ancien du français
charvoituresens ancien, comme au Québec
barrerfermer à clévieux français
jonglerréfléchir, songersens ancien
chevrettecrevetteparlers de l'Ouest de la France
maringouinmoustiquetupi-guarani, par les Antilles
ouaouarongrenouille-taureaulangue iroquoienne, par le Canada
chaouiraton laveurchoctaw
bayoubras d'eau lentchoctaw bayuk
cocodriealligatorespagnol cocodrilo
piastredollarmonnaie espagnole coloniale
fais do-dobal populaireberceuse pour endormir les enfants pendant le bal
lagniappepetit supplément offertespagnol la ñapa, du quechua

Beaucoup de ces mots se retrouvent dans la toponymie et l'anglais local : Bayou Teche, Plaquemines (de plaquemine, le kaki américain, mot d'origine illinoise), Baton Rouge ou Lafayette, étudiés dans la page sur les noms de lieux français. La place du français parmi les autres langues du pays est présentée dans la page langues parlées aux États-Unis.

Où entendre le français en Louisiane

Le français s'entend surtout dans les paroisses rurales de l'Acadiana, autour de Lafayette, de Saint-Martinville, d'Eunice, de Ville Platte ou de Mamou, ainsi que dans les paroisses de Lafourche et de Terrebonne. Les bals cadiens et zydeco, les messes et émissions de radio en français, les panneaux bilingues et les festivals sont les meilleures occasions de le pratiquer. Le contexte d'ensemble de l'État figure dans la fiche Louisiane et dans le dossier héritage français aux États-Unis.

Questions fréquentes

Le français est-il une langue officielle en Louisiane ?

Non. La Louisiane n'a pas de langue officielle au sens strict ; le français y bénéficie toutefois d'une reconnaissance légale depuis 1968, d'une agence publique, le CODOFIL, et de programmes scolaires d'immersion.

Un Français peut-il comprendre le cadien ?

Oui, pour l'essentiel, après un temps d'adaptation à l'accent, aux archaïsmes et aux emprunts à l'anglais. Le créole louisianais est en revanche nettement plus difficile à comprendre.

Pourquoi le français a-t-il reculé en Louisiane ?

Sous l'effet de l'américanisation après 1803, de la Constitution de 1921 qui impose l'anglais à l'école, de la stigmatisation sociale des francophones et de la modernisation économique, qui ont interrompu la transmission familiale au milieu du XXe siècle.

Qu'est-ce que le CODOFIL ?

Le Conseil pour le développement du français en Louisiane, agence de l'État créée en 1968 pour promouvoir l'enseignement et l'usage du français, notamment grâce aux écoles d'immersion et aux échanges avec les pays francophones.

Sources