Le gospel, chant des Églises noires américaines
Le gospel est la musique religieuse des Églises afro-américaines. Héritier des negro spirituals chantés par les esclaves, il prend sa forme moderne à Chicago dans les années 1930 avec Thomas A. Dorsey, puis Mahalia Jackson, et irrigue ensuite la soul, le rock'n'roll et toute la musique populaire américaine.
Les origines : des spirituals au gospel
Les Africains réduits en esclavage convertis au christianisme ont créé aux XVIIIe et XIXe siècles les negro spirituals : des chants collectifs mêlant les cantiques protestants anglais, le principe africain de l'appel et de la réponse, les rythmes frappés dans les mains et une poésie à double sens. Go Down, Moses ou Swing Low, Sweet Chariot évoquent la délivrance des Hébreux, mais aussi l'espoir de la liberté, voire, selon la tradition, les routes de fuite vers le Nord.
Après la guerre de Sécession, les Fisk Jubilee Singers, étudiants de l'université Fisk de Nashville fondée pour les anciens esclaves, partent en tournée en 1871 pour financer leur établissement. Ils font connaître les spirituals dans le Nord, puis en Europe, et chantent devant la reine Victoria. Les Églises pentecôtistes et sanctifiées, apparues au début du XXe siècle, apportent ensuite une ferveur plus libre : tambourins, piano, guitare et transe collective.
Le gospel au sens propre naît à Chicago pendant la Grande Migration. Thomas A. Dorsey, ancien pianiste de blues qui accompagnait Ma Rainey, compose après la mort de sa femme et de son fils Take My Hand, Precious Lord (1932). Il mêle les harmonies et le rythme du blues aux textes religieux, fonde avec d'autres la National Convention of Gospel Choirs and Choruses en 1933, et vend ses partitions dans tout le pays. D'abord rejeté par les Églises établies comme trop profane, son style s'impose en une décennie.
Les grandes époques du gospel
| Période | Courant | Figures |
|---|---|---|
| XVIIIe-XIXe siècle | Negro spirituals, chants des plantations et des camp meetings | Créateurs anonymes, Fisk Jubilee Singers (1871) |
| 1920-1935 | Prêcheurs enregistrés, guitaristes évangélistes, naissance du gospel de Chicago | Blind Willie Johnson, Thomas A. Dorsey |
| 1935-1960 | Âge d'or : solistes, quartettes vocaux, chorales | Mahalia Jackson, Sister Rosetta Tharpe, Golden Gate Quartet, Soul Stirrers, Dixie Hummingbirds, Clara Ward |
| 1955-1968 | Gospel des droits civiques | Mahalia Jackson, Fannie Lou Hamer, Staple Singers |
| 1960-1990 | Grandes chorales et gospel contemporain | James Cleveland, Edwin Hawkins, Andraé Crouch, Shirley Caesar |
| Depuis 1990 | Gospel urbain, croisé avec le R&B et le hip-hop | Kirk Franklin, Yolanda Adams, CeCe Winans |
Le gospel a joué un rôle central dans le mouvement des droits civiques : les réunions dans les églises s'ouvraient et se fermaient par des chants, et We Shall Overcome, issu d'un cantique, en est devenu l'hymne. Le 28 août 1963, lors de la marche sur Washington, Mahalia Jackson chante avant le discours de Martin Luther King et, selon les témoins, l'encourage à parler de son « rêve ».
Il existe aussi un gospel blanc du Sud (Southern gospel), issu des chants à notes de formes (shape notes) et des quartettes masculins, qui a beaucoup influencé la country. Elvis Presley en était un fervent amateur : ses trois Grammy Awards ont tous récompensé des enregistrements de gospel.
Les enregistrements essentiels
| Titre | Artiste | Année |
|---|---|---|
| Swing Low, Sweet Chariot (78 tours) | Fisk University Jubilee Quartet | 1909 |
| Dark Was the Night, Cold Was the Ground | Blind Willie Johnson | 1927 |
| Strange Things Happening Every Day | Sister Rosetta Tharpe | 1944 |
| Move On Up a Little Higher | Mahalia Jackson | 1948 |
| Touch the Hem of His Garment | Sam Cooke and the Soul Stirrers | 1956 |
| Peace Be Still | James Cleveland et l'Angelic Choir | 1963 |
| Oh Happy Day | Edwin Hawkins Singers | 1968 |
| Amazing Grace | Aretha Franklin | 1972 |
| Kirk Franklin and the Family | Kirk Franklin | 1993 |
Dark Was the Night figure sur le disque d'or embarqué en 1977 à bord des sondes Voyager. Amazing Grace, enregistré en public dans une église baptiste de Los Angeles, est l'album le plus vendu de la carrière d'Aretha Franklin.
Où écouter du gospel aux États-Unis
Assister à un office du dimanche reste la meilleure expérience. Ce sont des cérémonies religieuses, pas des spectacles : tenue correcte, arrivée à l'heure, pas de photo pendant la prière, et l'on reste jusqu'à la fin. Certaines églises très fréquentées par les touristes réservent un accès limité aux visiteurs.
- Harlem, à New York : l'Abyssinian Baptist Church, l'une des plus anciennes congrégations noires de la ville, et les nombreuses églises du quartier.
- Bronzeville, à Chicago : le quartier où Dorsey et Mahalia Jackson ont créé le gospel moderne.
- L'université Fisk, à Nashville : le Jubilee Hall, construit grâce aux tournées des Jubilee Singers.
- L'Ebenezer Baptist Church, à Atlanta, église de Martin Luther King, intégrée au parc historique national qui lui est consacré.
- La Nouvelle-Orléans, ville natale de Mahalia Jackson, où le gospel s'entend aussi lors des enterrements en musique.
- Le National Museum of African American History and Culture, à Washington, pour l'histoire des spirituals et du gospel.
Le gospel en France
Les Français ont découvert les spirituals dès l'entre-deux-guerres, puis le gospel avec les tournées de l'après-guerre : Mahalia Jackson chante à Paris en 1952 et reçoit le grand prix de l'Académie Charles-Cros pour I Can Put My Trust in Jesus. Le Golden Gate Quartet s'installe en France en 1959 et y fait carrière pendant des décennies. Depuis les années 1990, les chorales gospel amateurs se sont multipliées en France, souvent sans lien avec une Église, et les concerts de gospel sont devenus un classique des fêtes de fin d'année.
Le gospel a donné naissance à la soul et marqué le rock'n'roll naissant. Vue d'ensemble : la musique américaine.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre negro spiritual et gospel ?
Les negro spirituals sont les chants religieux anonymes créés par les esclaves aux XVIIIe et XIXe siècles. Le gospel est une musique d'auteurs, née dans les années 1930 à Chicago, qui intègre le piano, le blues et le jazz.
Que signifie le mot « gospel » ?
« Gospel » signifie « Évangile » en anglais (de l'ancien anglais godspel, « bonne nouvelle »). Le terme désigne les chants qui portent ce message.
Peut-on assister à une messe gospel à Harlem en touriste ?
Oui, de nombreuses églises accueillent les visiteurs le dimanche matin, à condition de respecter le culte : tenue correcte, discrétion, pas de départ en cours d'office. Renseignez-vous auprès de l'église, car certaines limitent le nombre de visiteurs.
Qui est la plus grande chanteuse de gospel ?
Mahalia Jackson (1911-1972), surnommée « la reine du gospel », est la figure de référence. Elle a toujours refusé de chanter du blues ou de la variété, malgré des offres importantes.