Le blues, des champs du Delta aux clubs de Chicago
Le blues est né à la fin du XIXe siècle dans le Sud des États-Unis, surtout dans le delta du Mississippi, chez les Afro-Américains descendants d'esclaves. Musique de la complainte et de la résistance, il est la matrice du jazz, du rock'n'roll, de la soul et du hip-hop.
Les origines : une musique afro-américaine du Sud
Le blues apparaît dans les années 1890-1900 dans les plantations de coton du Sud, une génération après l'abolition de l'esclavage. Il hérite directement des musiques des Africains réduits en esclavage : les work songs rythmant le travail collectif, les field hollers (cris modulés lancés d'un champ à l'autre), les spirituals chantés à l'église et le principe africain de l'appel et de la réponse. S'y ajoutent la guitare et l'harmonica, instruments bon marché vendus par catalogue.
Sa forme la plus connue tient en douze mesures et trois accords, avec un vers chanté, répété, puis résolu (schéma AAB). Les blue notes, notes volontairement « abaissées » sur la tierce, la quinte et la septième, lui donnent sa couleur plaintive. Les textes parlent de travail, d'amour trahi, de départ, de misère et de l'injustice de la ségrégation, souvent avec un humour grinçant.
Le compositeur W. C. Handy raconte avoir entendu en 1903, à la gare de Tutwiler (Mississippi), un guitariste jouant au couteau sur ses cordes : il publie ensuite Memphis Blues (1912) et St. Louis Blues (1914), qui font connaître le genre au grand public. En 1920, Crazy Blues de Mamie Smith devient le premier grand succès discographique d'une chanteuse noire et lance le marché des race records.
Les grandes époques du blues
| Période | Courant | Lieux | Figures |
|---|---|---|---|
| 1890-1920 | Naissance, blues rural | Delta du Mississippi, Texas | Musiciens anonymes, W. C. Handy (diffusion) |
| 1920-1930 | Blues classique des chanteuses | Théâtres et music-halls, New York | Ma Rainey, Bessie Smith, Mamie Smith |
| 1925-1940 | Delta blues et country blues | Mississippi, Texas, Géorgie | Charley Patton, Son House, Robert Johnson, Blind Lemon Jefferson |
| 1945-1960 | Blues électrique urbain | Chicago, Memphis, Detroit | Muddy Waters, Howlin' Wolf, B.B. King, John Lee Hooker |
| 1960-1970 | Redécouverte et blues-rock | Festivals folk, Royaume-Uni | Retour de Son House et Skip James, influence sur les groupes britanniques |
| Depuis 1970 | Blues contemporain et soul blues | Chicago, Texas, Mississippi | Buddy Guy, Stevie Ray Vaughan, Bobby « Blue » Bland |
Le tournant décisif est la Grande Migration : entre 1910 et 1970, environ six millions d'Afro-Américains quittent le Sud ségrégationniste pour les villes industrielles du Nord. Muddy Waters arrive à Chicago en 1943, branche sa guitare sur un amplificateur pour couvrir le bruit des bars, et invente avec Howlin' Wolf, Little Walter et le contrebassiste-compositeur Willie Dixon le Chicago blues, enregistré par le label Chess.
Les artistes essentiels
- Bessie Smith (1894-1937), « l'impératrice du blues », voix la plus puissante des années 1920.
- Robert Johnson (1911-1938) : 29 titres enregistrés en 1936-1937, une virtuosité qui a nourri la légende du pacte avec le diable au carrefour.
- Muddy Waters (1913-1983), père du blues électrique de Chicago.
- Howlin' Wolf (1910-1976), voix rauque et présence scénique hors norme.
- B.B. King (1925-2015), né près d'Indianola, le guitariste au vibrato le plus imité du monde.
- John Lee Hooker (1917-2001), roi du boogie hypnotique à un accord.
Les enregistrements incontournables
| Titre | Artiste | Année |
|---|---|---|
| Crazy Blues (78 tours) | Mamie Smith | 1920 |
| St. Louis Blues (78 tours) | Bessie Smith, avec Louis Armstrong | 1925 |
| King of the Delta Blues Singers (compilation des titres de 1936-1937) | Robert Johnson | 1961 |
| Boogie Chillen' (45 tours) | John Lee Hooker | 1948 |
| Hoochie Coochie Man (45 tours) | Muddy Waters | 1954 |
| Moanin' in the Moonlight | Howlin' Wolf | 1959 |
| At Newport 1960 | Muddy Waters | 1960 |
| Live at the Regal | B.B. King | 1965 |
| Born Under a Bad Sign | Albert King | 1967 |
Où écouter et comprendre le blues aux États-Unis
- Clarksdale (Mississippi) : capitale du Delta blues, avec le Delta Blues Museum, le carrefour mythique des routes 61 et 49 et des juke joints où l'on joue encore le week-end.
- Indianola (Mississippi) : le B.B. King Museum and Delta Interpretive Center, où le musicien est inhumé.
- Le Mississippi Blues Trail : plus de 200 panneaux historiques jalonnent l'État du Mississippi, de la Highway 61 aux tombes de Robert Johnson et Charley Patton.
- Memphis : Beale Street, où B.B. King a fait ses débuts, et le Sun Studio, qui a enregistré Howlin' Wolf avant Elvis.
- Chicago : l'ancien studio Chess au 2120 South Michigan Avenue (Willie Dixon's Blues Heaven Foundation), les clubs comme Buddy Guy's Legends ou Kingston Mines, et le Chicago Blues Festival, gratuit, chaque mois de juin.
Le meilleur itinéraire relie Memphis à La Nouvelle-Orléans par la Highway 61, surnommée « Blues Highway », en passant par Clarksdale et Indianola.
Le blues et la France
La France a découvert le blues par le jazz, puis par les tournées européennes des années 1950-1960 : Big Bill Broonzy à Paris dès 1951, puis l'American Folk Blues Festival, qui fait venir Sonny Boy Williamson, Howlin' Wolf ou John Lee Hooker. Le pianiste Memphis Slim s'installe à Paris en 1962 et y vit jusqu'à sa mort en 1988. Le blues a aussi marqué la chanson française, de Johnny Hallyday à Paul Personne, et de nombreux festivals spécialisés existent dans les régions. Paradoxe fréquent : beaucoup de Français ont connu Muddy Waters à travers les Rolling Stones, qui tirent leur nom d'une de ses chansons.
Le blues est le socle des autres genres américains : le jazz l'intègre dès ses débuts, le rock'n'roll l'accélère, la soul le marie au gospel. Pour une vue d'ensemble, voir la musique américaine.
Questions fréquentes
Où est né le blues ?
Dans le Sud des États-Unis à la fin du XIXe siècle, principalement dans le delta du Mississippi, la plaine agricole comprise entre Memphis et Vicksburg. Le Texas et la Géorgie ont développé leurs propres styles à la même époque.
Pourquoi parle-t-on de « blues » ?
L'expression anglaise to have the blues, « avoir le cafard », existait avant la musique. Elle a donné son nom à un genre dont les textes expriment la mélancolie, mais aussi l'ironie et la sensualité.
Quelle est la différence entre Delta blues et Chicago blues ?
Le Delta blues est acoustique, souvent joué en solo à la guitare, avec la technique du bottleneck. Le Chicago blues, né de la migration vers le Nord, est électrique et joué en groupe avec harmonica amplifié, piano, basse et batterie.
Quel est le meilleur endroit pour écouter du blues aujourd'hui ?
Chicago pour la densité de clubs et Clarksdale pour l'atmosphère des juke joints du Delta. Memphis offre Beale Street, plus touristique, mais incontournable.